Je viens de terminer la pochette et le livret du CD "Établissement d'un ciel d'alternance" de Jean-Jacques Birgé et Michel Houellebecq. Ce disque de poésies mises en musique est resté une dizaine d'années dans les cartons avant de voir le jour. J'avais eu la chance de participer à une formule équivalente pour le projet 'Machiavel'. J'ai donc été contacté par Jean-Jacques Birgé pour réaliser l'objet en question.

L'idée de base pour concevoir les images était de montrer différents espaces impersonnels pouvant servir de points de départs à autant d'histoires potentielles.

Michel Houellebecq avait émis l'idée d'autoroutes la nuit. Le titre de Jean-Jacques me donnait l'envie de travailler autour des ciels et l'anecdote autour des perruches amenait la présences d'oiseaux.

Les textes de Houellebecq sont très ancrés dans le réel et je ne me voyais pas travailler d'images abstraites comme à mon habitude. J'ai donc choisi d'utiliser des photos.

Je reviens d'un grand voyage au Japon où j'avais justement pris ce genre de vues. Après quelques pistes, les choses ont commencé à s'assembler naturellement. La couverture est une photo prise dans de quartier de Harajuku à Tokyo. Je l'ai retournée pour intriguer et évoquer la vision de quelqu'un qui serait tombé à terre et qui regarderait en l'air. On peut être pris de vertige en imaginant le ciel réellement vers le bas avec uniquement les fils électriques pour se raccrocher.

Quand on ouvre le boîtier, on découvre le livret avec l'image de la goutte d'eau. Pour moi cette image est la continuité de l'image de la couverture. Elle a la même composition en triangle et on voit le ciel dans le bas. Je considère l'enchaînement de ces deux images comme d'un zoom arrière comme si la ville de la photos de couverture était un reflet dans la flaque d'eau. Cette photo a été prise deux ans plus tôt dans un temple à Kyoto.

À l'intérieur du livret les couleurs sont assez sombres et désaturées pour souligner l'aspect pesant des textes. La couleur kaki en applat provient directement de la dominante des deux premières photos. Je me doutais que cette couleur à forte connotation militaire déplairait à Jean-Jacques mais certains vers m'y faisait penser :

Près des voitures blindées, la troupe des mendiants, Comme une flaque d’ombre Glisse en se tortillant au milieu des décombres

(...)

Il y a eu des nuits où nous avions perdu jusqu’au sens du combat

(...)

Nous devions décider d’un autre angle d’attaque, Décrocher vers le Bien Je me souviens de nos pistolets tchécoslovaques, Achetés pour presque rien.

Pour les images en face des deux manuscrits, J'avais trouvé deux gravures de perruches que je comptais associer à chacun des deux auteurs. En effet, Houellebecq raconte ses déboires avec ces volatiles lors d'une de ses lectures. J'ai abandonné l'idée au vu de l'ensemble du livret pour les remplacer par des photos du périphérique de Tokyo la nuit ce qui collait bien mieux à l'ambiance. Les deux pages sont mises en parallèle avec une alternance pour coller au titre dans le placement gauche-droite et le niveau de zoom arrière-avant.

L'image de Tchernobyl et une vue satellite de la zone que j'ai remise en perspective et mélangée avec la classique photo de ciel prise depuis la fenêtre de l'avion. J'ai ajouté les timbres commémoratifs de l'accident trouvés sur le web. Pour cette image j'ai saturé un peu plus les couleurs pour donner une teinte radioactive à l'image.

La dernière image du livret est la porte de sortie, tout comme le morceau instrumental de la fin du disque. Le ciel s'éclaire a nouveau dans une teinte matinale. Toujours pour finir sur une note positive et pour ne pas laisser tout ces ciels et espace désespérément vides j'y ai placé un oiseau de paradis. C'est plus noble et moins bruyant qu'une perruche. Il est traité en gravure pour conserver un détachement onirique par rapport à la réalité de la photo. Pour l'anecdote cette dernière a été prise sur le mont Fuji. J'ai toujours voulu y aller. C'était une sorte de but. Lors de notre voyages là-bas, cet endroit était incontournable pour moi. On y accède en bus jusqu'à mi-hauteur, la suite se fait à cheval ou à pieds. Nous ne sommes pas monté plus haut. Le paysage était presque lunaire avec une brume rasante au sol qui remontait la pente du bas vers le sommet. Ce dernier est quasiment toujours dans le brouillard et il est extrêmement rare de le voir à cette altitude. Nous avons pourtant eu cette chance pendant 2 ou 3 secondes pendant lesquelles les nuages se sont écartés. Je n'ai pas mis cette photos dans le livret mais cet oiseau fait directement référence à ce moment. On se retrouve à nouveau la tête à l'envers pour boucler la boucle.

À l'intérieur du Digipack les cercles concentriques sur le CD ainsi que ceux placés en regard derrière le livret sont l'abstraction de la photo de la goutte d'eau.

Le dos Digipack reprend les idées développées dans livret dans les tons kaki. En général, le dos d'un CD est toujours la page la moins facile à travailler. C'est le plus souvent l'endroit où l'on colle toutes informations terre-à-terre que l'on ne veut pas mettre en couverture. À savoir, les titres, les durées, les logos multiples, le code à barre etc… C'est difficile de composer une belle image qui soit porteuse de sens en elle-même. J'ai choisi d'extraire des éléments du livret en rappel. Le fond coupé derrière l'oiseau évoque l'alternance possible des ciels.

Avant d'arriver à cette pochette, j'ai fait beaucoup d'essais préalables. On peut les voir ici sur le blog de Jean-Jacques Birgé